- Qu'est-ce que çela veut dire expliquer ? demanda Lola.
- Tu commences fort! Plicare, « plier » en latin, explicare, « déplier »,mais cela veut dire aussi complexe et perplexe. Quand on est perplexe devant quelque chose de complexe, on cherche une explication. Et l'explication, en dépliant ce qui est plié et embrouillé, va le rendre plus clair. Même racine que plexus, oui, le noeud que tu as là, au creux de la poitrine et qui te fait si mal quand tu es stressée. Expliquer, c'est dénouer le noeud. Après l'explication, tout devient plus clair dans l'esprit, voilà pourquoi on dit qu'une explication « Ã©claire » . C'est le coup de vent qui chasse les nuages.
Ray attendit que le vent ait chassé les nuages.
- Lola, c'est quoi pour toi, les maths ?
Lola ne prit pas beaucoup de temps pour répondre:

-C'est une matière truffée de PROBLEMES, bourrée d'INCONNUES et où l'on est cerné par des REGLES. Une matière où c'est le professeur qui pose les problèmes et où c'est moi qui dois les résoudre !
Ray éclata de rire.
Comme beaucoup de ses camarades, Lola était NULLE EN MATHS. Enfin c'est ce qu'elle clamait avec une effronterie affichée. Impossible cependant de ne pas déceler dans cette proclamation hautement revendiquée une sorte de coquetterie, la nullité en maths se portant bien chez certains élèves. Lola en était-elle vraiment fière, ou était-ce sa façon de revendiquer un handicap dont elle croyait ne jamais pouvoir se débarrasser ? Ray et Lola étaient convenus que pour commencer chacun énoncerait ce qu' il aimait et ce qu'il détestait dans les mathématiques . Lola débuta, et elle débuta très fort :

- Pour être franche j'ai beaucoup de mal à trouver quelque chose qui me plaise... mais je ne désespère pas. Ce que je n'aime pas, je le dis à la suite ?
- A la suite.
La rafale crépita :

- D'abord, en maths, je ne sais pas de quoi on parle. Et puis je ne sais jamais comment m'y prendre pour résoudre un problème, et puis je n'ai jamais compris ce que c'est qu'une -elle détacha les syllabes - DE-MON-STRA-TI-ON . Je m'arrête, ou je continue ?
- Continue.
- Je ne comprends pas à quoi elles servent, je veux dire à quoi elles servent dans la vie.

Enfin elle lâcha ce qui semblait lui tenir le plus à coeur :
- Elles sont violentes !

Ray la regarda, sidéré. Les maths, violentes ! Il n'y avait que Lola pour proférer une telle accusation. Il se reprit, et avec un petit sourire:
- Mais si tu ressens de la violence dans les maths, c'est qu'elles ne te laissent pas indifférente.
Lola, déstabilisée, finit par jeter :
- Est-ce que la prison laisse le prisonnier indifférent ?
- Les maths, une prison !!!

- C'est une analogie, juste pour contrer ton argument et te démontrer qu'il ne démontrait rien. Comment veux-tu qu'une matière qu'on me contraint à suivre plusieurs heures par semaine depuis que je suis toute petite me laisse indifférente !
-Tu peux peut-être me dire en quoi les maths sont violentes ?
- Je les trouve brutales, les choses tombent comme un couperet. Tu te trompes d'un rien, c'est fichu, faux, totalement faux et pas ... un tout petit peu faux.
Ray éclata de rire.
- Et puis, poursuivit Lola sur sa lancée, tu as la sensation que c'est comme ça et pas autrement, voilà ce qui m'agresse. Je me sens impuissante. Cela te cloue le bec. Et je n'aime pas qu'on me cloue le bec. Les maths, c'est ... c'est sans réplique.
- Qu'est-ce que tu voudrais répliquer ?
- Rien, justement.

Elle remarqua le sourire qui se dessinait sur les lèvres de Ray :
- Oh! ne te réjouis pas. Si je n'ai rien à répliquer, c'est parce que cela ne m'intéresse pas assez pour que j'aie quelque chose à dire. J'ai des choses à dire uniquement sur ce qui m'intéresse!
- Es-tu sûre qu'il n'y a qu'en maths que les choses sont « comme ça et pas autrement » ? la Seine traverse Paris et pas Strasbourg, c'est comme ça et pas autrement. La Bastille a été prise le 14 juillet 1789 et pas le 13. C'est comme ça et pas autrement.
- Oui, mais elle aurait pu.
- Elle aurait pu quoi ?
- Etre prise le 13.

Soufflé par la réplique de Lola, Ray comprit que l'échange – la confrontation ? - ne serait pas facile.

Denis Guedj – Les mathématiques expliquées à mes filles. Editions du Seuil – Mars 2008 – p 7 à 11 - A consommer sans modération.