2 décembre - C'est la suite de ce billet

OBJETS ET APPARITIONS

à Joseph Cornell

Hexaèdres de bois et de verre
à peine plus grands qu'une boîte à chaussures.
La nuit s'y loge avec ses lampes.

Monuments à chaque moment
faits avec les défaits de chaque moment :
cages d'infini.

Billes, boutons, dés à coudre,
épingles, timbres-poste, grains de collier :
contes du temps.

Mémoire qui compose et décompose les échos :
aux quatre coins de la boîte
jouent à cache-cache les dames sans ombre.

Le feu enfoui dans le miroir,
l'eau endormie dans l'agate :
solos de Jenny Lind et Jenny Colon.

« Il faut faire un tableau », disait Degas,
« comme on commet un crime. » Mais toi, tu as construit
des boîtes où les choses s'allègent de leurs noms.

Slot machine de visions,
vases communicants de réminiscences,
hôtel de cri-cri et de constellations.

Fragments infimes, incohérents :
à rebours de l'Histoire, créatrice de ruines,
tu as fait de tes ruines créations.

Théâtre des esprits :
les objets jouent au cerceau
avec les lois de l'identité.

Grand Hôtel Couronne : dans un flacon
le trois de trèfle, et l'oeil à tout,
Amandine dans les jardins d'un reflet.

Un peigne est une harpe
effleurée par le regard d'une enfant
muette de naissance.

Le réflecteur de l'oeil mental
dissipe le spectacle :
dieu solitaire sur un monde éteint.

Les apparitions sont flagrantes.
Leurs corps pèsent moins que le jour.
Et durent ce que dure cette phrase.

Joseph Cornell : à l'intérieur de tes boîtes
mes paroles sont devenues visibles tout un instant.

Octavio Paz – Le feu de chaque jour – Traduit par Claude Esteban - Poésie/Gallimard – 1986 – octobre 2003 -pages 191-192