J'ouvre le deuxième livre - le premier est ici - et je suis très très émue. Celui que j'avais cherché ; que je n'avais pas trouvé. Il est là, sorti de son enveloppe à bulles. "dans le fleuve d'héraclite" a voyagé jusqu'à mon chez moi .... par quel fleuve ? Il est là. Si Héraclite voyait ça .... J'ouvre à nouveau le deuxième livre. D'abord il y a la préface de Christophe Jezewski. (1) Je ne la lis pas. Pas déjà. Ou très peu. Mon radar détecte quelques mots-clés, quelques phrases comme des pantoufles. J'y reviendrai. Je salive. Je feuillette. Deux ou trois pages plus loin il y a :

Je réinvente le monde, deuxième édition,
deuxième édition corrigée,
pour que rient les imbéciles,
pour que pleurent les mélancoliques,
pour que les chauves aient un peigne,
et les chiens des bottes.

Voici le chapitre premier:
Le langage des Bêtes et des Plantes.
Où pour chaque espèce
vous avez un dictionnaire adéquat
Même un simple bonjour
dit à un poisson
affermit en vie
toi-même, le poisson, et tout le monde.

Cette improvisation de la forêt
depuis longtemps pressentie,
soudain dans la veille des paroles !
Cette épopée des hiboux !
Ces aphorismes du hérisson,
alors qu'on est sûr
qu'il ne fait que dormir !

Le temps (chapitre deuxième)
a le droit de s'immiscer
partout, dans le bien et le mal.
Cependant, celui qui brise les montagnes,
déplace les océans et qui
assiste aux révolutions des étoiles,
n'aura le moindre pouvoir
sur les amoureux, car ils sont trop nus
et trop enlacés, l'âme hérissée
tel un moineau sur l'épaule.

La vieillesse n'est qu'une moralité,
à côté de la vie d'un brigand.
Tout le monde est donc jeune !
La souffrance (chapitre troisième)
n'offense pas le corps.
La mort vient
quand tu es endormi.

Et tu rêveras
qu'il ne faut pas du tout respirer
que le silence sans un souffle
est une musique pas si mauvaise que ça,
tu es petit comme une étincelle,
et tu t'éteins en cadence.

La mort n'est que la mort. Tu avais
plus de douleur tenant une rose à la main
et tu sentais plus d' effroi
voyant son pétale tomber à terre.

Le monde n'est que le monde. Vivre
c'est vivre. Et mourir c'est mourir.
Et tout le reste est comme du Bach
joué un instant
sur une scie.

Wislawa Szymborska - dans le fleuve d'héraclite - traduit du polonais par Christophe Jezewski - Maison de la poésie Nord - Pas-de-Calais - Page 9

Les deux traductions sont très différentes. Ce doit être très difficile de rendre certaines formes polonaises, et je suis très heureuse de pouvoir comparer. Je préfère de loin la deuxième version. Plus chaude, plus simple, moins cérébrale, elle colle beaucoup mieux à l'image que j'ai de la grande dame .



Ah ces merveilleux polonais ! ;-)

Pour la version précédente, j'hésitais entre deux boîtes. J'ignorais alors complètement que j'allais disposer de cette nouvelle version. La voilà à sa place dans "Tiroir, layette et trémie".

Vous n'avez pas fini d'en bouffer, du Szymborska. C'est tout ce que j'aime. Les petites choses qui soulèvent un pan d'infini.

(1) Un extrait de cette préface ici