Lorsqu'un enfant naît, de nos jours, il est tout à fait indiqué de lui tricoter une jolie layette en Jacquard ....
Lundi 7 janvier 2008 - Le regard d'Albert Jacquard - France Culture

Durant le deuxième semestre de l'année 2007, je vous ai proposé quelques réflexions à propos de la spécificité de l'être humain, et surtout des conséquences qu'il convient d'en tirer. Il s'agit d'organiser au mieux, au cours du siècle qui commence, d'une part, les rapports entre les individus, ou entre les communautés , et d'autre part, les rapports définis globalement, entre l'ensemble des êtres humains, et la Planète. La Planète qu'ils ne quitteront pas.
J'ai insisté sur le constat que tous ces rapports viennent de changer profondément de nature et que tous les projets que nous faisons maintenant doivent tenir compte de nouvelles conditions. Presque tous doivent être passés au crible de la critique, être renouvelés, en n'hésitant pas à faire appel à l'imagination. Ces conditions inédites résultent essentiellement d'une véritable explosion des pouvoirs que nous nous sommes attribués. Ainsi, dans la lutte contre la maladie, les succès se sont multipliés. L'espérance de vie, qui, dans les conditions naturelles, n'atteint qu'à peine trente ans, dépasse aujourd'hui quatre-vingt deux ans dans les nations les plus développées. Un enfant sur deux n'atteignait pas son premier anniversaire, et ce tribut payé à la maladie n'est plus que de un nouveau-né sur trois cents à peu près. C'est toute la répartition de la population qui en est modifiée. La célèbre pyramide des âges a fait place à un obélisque.
Des progrès tout aussi spectaculaires ont été obtenus tout récemment dans la lutte contre les distances. Tout au long de la plus grande part de leur histoire, les divers peuples ont été répartis sur les continents en n'ayant que des contacts épisodiques les uns avec les autres. Les déplacements des individus, le déplacement des marchandises, des informations, n'ont longtemps bénéficié que de progrès techniques extrêmement limités. Ces transferts exigeaient la même durée, par exemple, à l'époque de Napoléon ou à l'époque d'Hannibal. Napoléon, je l'ai déjà remarqué, a mis autant de temps qu'Hannibal pour traverser les Alpes.
En deux siècles, tout a changé.
En domestiquant les ondes hertziennes, nous avons réduit à zéro le temps de transmission des mots ou des images. Les humains se sont "délocalisés", ou plutôt sont devenus ubiqüistes, c'est-à-dire présents partout à la fois. Grace à cette ubiqüité, tout humain est chez lui partout sur la Terre, et peut se sentir destinataire de toutes les richesses que la Terre nous propose. Le réflexe d'appropriation de ces richesses, quelqu'en soit le prétexte, apparaît aujourd'hui comme totalement injustifié. C'est donc toute notre attitude de co-locataires de la planète qu'il faut repenser, en admettant que toute richesse naturelle est offerte collectivement à tous les humains, y compris ceux de demain et d'après-demain. Imaginez les transformations qui seraient opérées si vraiment on prenait au sérieux la dernière phrase que je viens de dire :

"Admettre que toute richesse naturelle est offerte collectivement à tous les humains, y compris ceux qui ne sont pas encore nés."