Et aujourd'hui, c'est jour :

Ca tombe bien, je suis en train de lire Voyage avec un âne

.... Je cessai donc et j'examinai la bête de la tête aux pieds : les pauvres genoux de l'ânesse tremblaient et sa respiration était pénible. De toute évidence, elle ne pouvait marcher plus vite sur une colline. Dieu m'interdit, pensai-je, de brutaliser cette innocente créature. Qu'elle aille de son pas et que je la suive patiemment !

Ce qu'était cette allure, aucune phrase ne serait capable de la décrire. C'était quelque chose de beaucoup plus lent qu'une marche, lorsque la marche est plus lente qu'une promenade. Elle me retenait chaque pied en suspens pendant un temps incroyablement long. En cinq minutes, elle épuisait le courage et provoquait une irritation dans tous les muscles de la jambe. Et pourtant, il me fallait me garder tout à proximité de l'âne, et mesurer mon avance exactement sur la sienne. Si, en effet, je ralentissais de quelques mètres à l'arrière ou si je la devançais de quelques mètres, Modestine s'arrêtait aussitôt et se mettait à brouter. L'idée que ce manège pouvait durer ainsi jusqu'à Alais me brisait quasiment le coeur. De tous les voyages imaginables, celui-ci promettait d'être fastidieux. Je m'efforçais de me répéter qu'il faisait une journée délicieuse. Je m'efforçais d'exorciser, en fumant, mes fâcheux présages. Mais la vision me restait sans cesse présente de longues, longues routes au sommet des monts ou au creux des vallées, où deux êtres se mouvaient d'une façon infinitésimale, pied à pied, un mètre à la minute et, comme les fantômes ensorcelés d'un cauchemar, sans se rapprocher jamais du terme. ..................

Voyage avec un âne dans les Cévennes - Robert Louis STEVENSON - De Borée Terre de poche - Avril 2009 - pages 46-47