Les nationalisations sont à l'ordre du jour et dans l'ordre inéluctable des choses. Celles du crédit et de l'énergie électrique sont en voie de réalisation. Plus tard, on nationalisera probablement les assurances sur la vie, contre l'incendie, contre les accidents et peut-être également l'assurance de ma considération distinguée. Ces réformes de structures ont mon entière approbation et se trouvent en absolue concordance autant qu'en totale conformité avec l'opinion que j'ai toujours exprimée relativement à ces mesures susceptibles d'assurer le développement futur de notre économie nationale par des moyens rationnels, épisodiques et simultanés.

Cependant, nulle part dans les comptes rendus des conseils de gouvernement, pas plus que dans ceux de l'Assemblée constituante, je n'ai encore relevé jusqu'à ce jour la moindre allusion au yaourt. L'affaire est pourtant d'importance majeure et pose un problème capital auquel il est nécessaire de donner au plus tôt une solution équitable et satisfaisante si l'on ne veut pas se trouver aux prises avec des complications intestines inévitables en cas de statu quo ou de coupable négligence. Le temps est venu de savoir si oui ou non l'on veut que le yaourt continue à être tenu en coupe réglée par les trusts ou si l'on a le désir sincère de le soustraire à l'influence des oligarchies capitalistes, afin qu'il puisse revendiquer et prendre sur le marché économique et idéologique la place qui lui revient de droit. Et que l'on veuille bien ne pas s'y tromper : ce n'est pas la nationalisation que nous réclamons pour le yaourt, car nous estimons que cette mesure souhaitable et salutaire entre toutes est proprement insuffisante dans le cas qui nous occupe. Nous réclamons purement et simplement l'étatisation du yaourt.

Le yaourt privé a donné, depuis de nombreuses années, les preuves les plus formelles de sa subordination aux puissances d'argent, lesquelles l'ont toujours employé à des fins égoïstes et sordides, d'où l'intérêt national était systématiquement et volontairement exclu. L'heure est enfin arrivée de mettre un point final à ce scandale sans précédent. Il ne s'agit plus d'ergoter ; les représentants du peuple et les représentants de commerce doivent être mis en face de leurs responsabilités. LE YAOURT SERA D'ETAT OU NE SERA PAS ! Le yaourt sera placé sous le contrôle rigoureux des organismes officiels ou disparaîtra de la surface des pots dans lesquels il est contenu de plus en plus difficilement.

Nul ne peut ignorer que le yaourt est à base de ferments lactiques. Qui peut affirmer, si bon ordre n'y est immédiatement apporté, que demain ces ferments lactiques ne se transformeront pas en ferments de discorde et en éléments de désordre ?

Etatiser le yaourt est une nécessité urgente et vitale. Un yaourt neuf et raisonnable, démocratique, laïque et républicain, prouvera demain, à la face du monde civilisé, que nous savons encore chez nous, malgré les épreuves et en dépit des forces mauvaises et occultes, prendre les mesures révolutionnaires qui s'imposent en fonction de nos aspirations légitimement constructives et solidairement salvatrices.

Edito de "L'Os Libre" n° 9 du Jeudi 6 décembre 1945 - pages 244-245 - Pierre Dac réédité par Omnibus, et les Editions de Noyelles pour France Loisirs. Drôle de guerre - De Radio-Londres à L'os libre