- Si je pouvais, je demanderais l´hospitalité à Jupiter, mais lui, malgré son prénom, il se fiche de l´Europe! dit Martine.

Jupiter est un blaireau. Un vrai blaireau, vivant et creusant en terre allemande. Et l'Europe, il s'asseoit dessus. Cela m'a rappelé ce texte, extrait de "De la mort sans exagérer", de ma dame polonaise préférée, que je m'empresse de partager. En le relisant aujourd'hui dans le contexte d'un mauvais début de siècle sur ce continent, je me dit que pour cette fois, c'est le poème qui parle de la réalité, la seule tangible, celle du monde vivant. Tout le reste n'est que foutaise à faire gerber Kafka. Le monde de l'homme et son organisation. Laborieuse et ridicule. Pourquoi cette faille ? "J’ignore qui l’emportera, de notre génie créateur ou de notre aptitude à détruire." se demande Yves Paccalet sur le blogue d'à-côté. Le vent. Seul le vent l'emportera, ai-je envie de répondre.
C'était juste une idée en passant. Je préfère toujours laisser aux poèmes toute la place. Ils aiment s'étendre et s'ébrouer. Pas n'importe où, ni avec n'importe qui. Sont un peu sauvages aussi, les poèmes.


Ô, combien perméables sont les frontières humaines !
Voyez tous ces nuages qui passent, impunément,
ces sables du désert filant d’un pays à l’autre,
ces cailloux des montagnes pénétrant chez l’ennemi, en d’insolents sursauts !

Est-il besoin de prendre un à un les oiseaux
qui volent ou qui se posent sur la barrière baissée ?
Ne serait-il qu’un moineau, et voilà que déjà sa queue est limitrophe, et son bec indigène !
Et puis, qu’est-ce- qu’il gigote !

Parmi les innombrables insectes je m’en tiendrai à la fourmi
qui, entre le pied droit et le pied gauche du douanier, ne se sent pas tenue
d’avouer ses vadrouilles.

Oh, saisir d’un regard cette immense confusion sur tous les continents !
N’est-ce pas là le troène qui, de l’autre côté du fleuve,
infiltre illégalement sa cent millième feuille ?
Et qui d’autre, pensez-vous, que la pieuvre aux longs bras
viole les sacro-saintes eaux territoriales ?

Comment peut-on parler de l’ordre dans tout cela
s’il n’est même pas possible d’écarter les étoiles,
pour que l’on sache enfin laquelle brille pour qui ?

Et que dire de l’insubordination du brouillard !
Et des poussières des steppes sur toute leur étendue,
comme si l’on n’avait pas tracé une ligne en son milieu !
Et ces voix qui résonnent sur les ondes serviables,
pépiements séducteurs et allusifs glouglous !

Seul ce qui est humain peut nous être étranger le reste c’est forêts mixtes, travail de taupe et vent.

Psaume Wislawa Szymborska Extrait de "De la mort sans exagérer"