Blaireau à la foire aux bricoles - Suite -

J'ai pris le clavier pour mémoriser deux choses qui m'ont marquées sur ce salon. (Creativa - salon des loisirs créatifs : le début de l'histoire est sous ce lien).
L'une est le stand de broderie de Lunéville. Une merveille de technique sur métier, très difficile à appréhender et à maitriser. Le film "Brodeuses" en était une belle illustration. J'ai commencé à l'apprendre, la broderie de Lunéville. Elle reste utilisée en Haute Couture, et par quelques artisanes courageuses et géniales ; les brodeuses (qui travaillent surtout pour Lepage) sont en grandes difficultés. Est-ce que vous commencez à voir le rapport avec les canuts ?
ET BEN NON, ne vous y trompez pas, j'ai dit : pas d'économie.

L'autre chose est un objet bien réel que j'ai observé, en face-à-face pendant une dizaine de minutes. Les yeux dans les yeux, sauf que lui était aveugle. Et moi je n'en croyais pas les miens. C'était quoi ? Une machine à broder Bernina électronique, à programmes, qui brode toute seule vous n'avez qu'à z'y dire le dessin que vous voulez. C'est pas nouveau, diront les gens qui sont dans la partie ... Certes.
Mais quel intérêt dans ce salon ? -salon-des-loisirs-créatifs-, je le rappelle pour ceux qui ont pas lu le début (il me semble même que bernina est sponsor, à vérifier).

Arrivé là, le blaireau il cale. Le blaireau, non seulement il ne comprend pas l'intérêt, mais en plus, il craque ; il dénonce "la chose".
Le blaireau, autant il comprend la machine à coudre Bernina (excellente machine s'il en est), autant il estime la machine à coudre utile, pour l'utilitaire justement, et autant il ne comprend pas l'intérêt de la machine à broder .... La machine brode bien, ça n'est pas la question. C'est une excellente machine-outil.

Mais l'intérêt de la broderie est-il seulement dans le résultat : la chose brodée ? L'intérêt de toutes les brodeuses , - par extension, de tous les artisans, potiers, marqueteurs-ébénistes-menuisiers j'en passe j'en oublie - , l'intérêt de cette activité n'est-il pas le rapport à la matière ? la transformation de la matière par la main et la fantaisie de l'humain ? Le faire, et non l'avoir ...

La machine à broder va vite. (Energie électrique oblige). Elle torche un motif de fleurs, joli au demeurant, en quelques minutes.
Et mon plaisir de broder ? Et mon plaisir de voir avancer le motif au fil de l'ouvrage ? et ma liberté d'utiliser tel fil à cet endroit et telle couleur à un autre ? Directement, de la matière à moi - ou plutôt presque directement, à l'aide d'outils simples que je peux maîtriser , de nos jours, on dirait "interfaces" - ... Et la richesse de rater, et de recommencer, d'améliorer ? Et la richesse d'apprendre, de se concentrer, de s'appliquer ...
Génération zapping, quel enfant reste capable de s'appliquer sur un ouvrage nécessitant des heures et des heures de réalisation ? Ils font ça sur leurs consoles de jeux, vous zallez me dire .Ouais, mais pas de rapport à la matière sur console de jeux. Que de la dépendance à la technologie.

Là, cette fois-ci, vous le voyez le canut ? Devant son métier Jacquard ?

Hé, l'humain, tu gagnes quoi ? tu perds quoi, avec tes machines à faire tous les gestes à ta place ? ... Disons plutôt avec une généralisation aveugle et invasive de la mécanisation dans tous les domaines d'activité humaine, sans réflexion, sans recul, sans tri de l'utile et de l'inutile, sans intégration de l'histoire, au nom du seul progrès technique ? Jusqu'où tu vas, comme ça, débile ?

La question que je pose, la seule, celle qui me taraude depuis longtemps, est la suivante :

Pourquoi l'humain abandonne-t-il ses techniques au fur et à mesure des nouvelles découvertes ?
Non, ça n'a pas toujours été comme ça. Le fer a conservé la terre et la pierre. Non, ça n'est pas une obligation. Personne n'est obligé d'être stupide. Ce n'est pas parce que l'on colle qu'il faut arrêter de coudre. Ce n'est pas parce qu'on blogue sur Internet qu'il faut abandonner le crayon, ou la calligraphie. Plus besoin de luthiers, de tam-tam, puisque Samplers. Que puis-je dire encore ?
La terre cuite nous accompagne depuis l'enfance de l'humanité. Qui êtes-vous pour la mépriser ? "Nous faire revenir à la bougie" est une expression péjorative couramment utilisée par les intégristes de la technicité. Mais qui es-tu pour mépriser la cire ? Qui es-tu pour me priver de cire, et pour réduire la Lumière, avec un grand L, à celle d'une ampoule, voire à de trop nombreuses ampoules ? De toutes façons, bientôt plus de cire si plus d'abeilles, ducon.
L'abandon sans discernement de la diversité des techniques de fabrication est une perte quotidienne pour l'humanité. Tout autant qu'un progrès.
Et si, depuis le début de l'histoire de l'humain, cela avait été le cas, comme on se plaît à le faire accroire, que resterait-il de nous ? Que resterait-il des soieries, des dentelles et des bois taillés ? Des céramiques et de l'architecture, de l'émail et du fer forgé ? Faites les comptes et regardez les objets qui vous entourent ... Non seulement l'abandon des techniques artisanales n'est pas une obligation, mais de plus il ne tiendrait pas à grand chose d'inverser ce processus.

Pour l'amour de la soie, pour que survivent les jours de Cilaos, et bien d'autres merveilles toutes simples, comme les planches de Marcel.

Là est le début de la question économique. Là est également le début de la question de la prise en compte du TEMPS . Il est grand temps d'intégrer "le droit au temps" aux libertés publiques ! Non ?

J'ai hésité à mettre ce billet dans "Boîte à buter les facteurs". Allez, je le laisse dans l'histoire de l'humanité. ;-)